Ciné 220 - Brétigny-sur-Orge

7h58 ce samedi là

DEBAT avec Jean-Pierre Ancèle, vendredi 17 septembre 2010

ce samedi laLe crime ne paye pas. Ou peut-être, mais certainement pas cette fois-ci. Et en aucun cas il ne supporte l’amateurisme. Sidney Lumet n’est pas le premier réalisateur à en faire la démonstration à l’écran (combien de grains de poussière Hitchcock s’est-il plu à semer dans combien de rouages concoctés par de petits ou de gros malins qui croyaient avoir trouvé la formule du crime parfait).

Tout l’art consiste dès lors à tenir le spectateur en haleine avec une trame usée par plusieurs générations de film noir. Tel un grand chef éblouissant le public par son interprétation d’une partition archi-connue, Sidney Lumet avec maestria démonte la mécanique implacable d’un cataclysme familial que les Grecs n’auraient pas renié.

‘Noir foncé’, voilà le thème de notre cycle Parler/Voir 2010-2011 et 7h58 ce samedi-là annonce très clairement la couleur. Le velours prune des fauteuils de la salle Méliès est moelleux, et c’est une chance car nous nous avons la curieuse impression de nous y enfoncer un peu plus à chaque nouvelle catastrophe qui vient s’abattre sur la famille Hanson dont nous suivons le lamentable cheminement vers l’abime depuis qu’Andy et Hank ont cru pouvoir appuyer en toute impunité sur la détente du destin.

Un crime n’arrive jamais seul. Andy, le frère aîné semble assez vite devoir se résoudre à accepter cette incontournable vérité du film noir, tandis que Hank la découvre brutalement un samedi matin deux minutes avant huit heures et ensuite plus cruellement chaque fois et toujours à ses dépens. Les deux fils d’une famille plutôt aisée d’une banlieue prospère de New York croient naïvement que recourir au crime va les aider à résoudre leurs sordides problèmes d’argent. Adultes incapables de contrôler leur propre vies, escrocs, drogués, adultères, comment pourraient-ils faire face à l’enchainement inexorable de catastrophes que leur absurde choix initial ne manque pas de déclencher aussitôt ?

Et voici une fois encore l’engrenage fatal, celui qui broie les hommes et fait les meilleurs scénarios du genre.

Seul personnage fort dans cette lamentable famille, le père à la fois accablé par la mort de sa femme et la découverte de la vérité devient le protagoniste central de la seconde partie du film consacrée à la vengeance et au châtiment

Après la projection, durant la discussion une question reste sans réponse : pourquoi Andy déteste-t-il à ce point son père. Pourquoi se sent-il rejeté ? Que veut dire cette plainte presque inhumaine :’it’s not fair !’ et à qui s’adresse-t-elle vraiment ? Peut-être à nous…Plutôt que de nous fournir une réponse qu’il sait insatisfaisante et réductrice, Sidney Lumet nous offre une confrontation père-fils dont la violence d’abord retenue puis vite libérée dépasse celle des scènes sanglantes, échange magnifique où Albert Finney et Philip Seymour Hoffman en grands comédiens brillent de justesse dans un registre qui touche au tragique.

L’auteur nous tient dès la première scène et la chronologie brisée du récit ne permet pas un instant de répit. Montrés sous des angles différents, repris, interrompus, les événements nous saisissent comme ils s’emparent des personnages, incapables de se dégager de leur emprise vénéneuse. On le sait, on ne va pas s’en sortir, et les scènes se rejouent encore et encore sous nos yeux, brisant les fragments du récit comme se brise le destin de la famille Hanson.

Tout le monde ici s’accorde à trouver le film puissant, oppressant. Cette histoire glauque, inattendue, a décidément du mal à passer.

Pas grave, on a tout le week-end pour digérer.

Jean-Pierre ANCELE