Ciné 220 - Brétigny-sur-Orge

Chien enragé

Akira Kurosawa, Japon, 1949

DEBAT avec Jean-Pierre Ancèle, vendredi 21 avril 2011

chien enragePremier 'film noir japonais', Chien enragé est à l'évidence l'œuvre d'un cinéphile. Si Akira Kurosawa connaît parfaitement le cinéma américain des années trente et quarante, il n'ignore rien non plus du cinéma européen, et certaine scène autour d'une fontaine qu'on aurait pu apercevoir chez Cocteau ou, cette autre, dialogue sous les étoiles au son d'un harmonica semblent rendre un hommage assez appuyé à Renoir, René Clair ou Marcel Carné.

1949 : le Japon vaincu, occupé, de l'immédiat 'après-guerre' (en français dans le dialogue original) se retrouve brutalement à la croisée des chemins, tenu de faire un choix radical qui engagera le pays dans une ère nouvelle moderne ou le conduira à sa perte. Tel est l'enjeu (rien moins) du film. L'avenir, ce sont les enfants sagement endormis de l'inspecteur Sato, élevés dans une famille simple, attachée à ce que la tradition peut offrir de meilleur pour construire l'avenir. L'inspecteur Sato, ouvertement inspiré du placide Maigret va s'attacher à arrêter un chien errant devenu enragé tout en dressant un chien fou, jeune inspecteur, prêt à tout pour racheter sa faute initiale.

Thème japonais cher à Kurosawa que celui du maître et de l'élève (déjà traité dans la Légende du Grand Judo, et qui sera repris dans Barberousse), Murasaki doit apprendre à devenir un bon policier en profitant de la chance que son supérieur lui offre lorsque, dès les premières scènes du film, il refuse sa démission. Démissionner, c'est abandonner toute chance de reconstruire, c'est laisser la faute détruire tout espoir de réparation, c'est refuser de sortir des ténèbres.

La terrible faute du Japon qui l'a conduit à l'horreur d'Hiroshima doit être méditée et engager sa jeunesse vers la voie de la reconstruction, ou plutôt celle de la construction d'un Japon différent. Le Japon d'hier, militariste et impérialiste est à genoux. Alors, pas de trace d'armée dans Chien enragé, si ce n'est l'uniforme dépenaillé dont s'accoutre Murakami pour visiter les bas-fonds. A la place, Kurosawa choisit de nous présenter la police, moderne, intègre, adepte des techniques les plus récentes pour chasser les criminels. Empruntant aussi au néo-réalisme italien contemporain, Kurosawa filme en décor réel les marchés noirs où tente de survivre une population fantomatique, encore abasourdie par les déflagrations atomiques sur ses villes, puis il dépeint un Japon métaphorique dans le chaos révélé derrière la porte de la cabane où se terre Yusa. Dans le pays occupé, les boites de nuit singent l'Amérique, le jazz envahit les nuits de Tokyo, la population se passionne pour le base-ball des vainqueurs. On étouffe ; le malheur, comme les vêtements, colle à la peau.

Que faire alors ? Que choisir entre l'espoir passant par l'accomplissement d'une tâche quasi-surhumaine ou le désespoir et l'auto-destruction ?

Cette dualité ne peut pas demeurer irrésolue. Deux faces du même homme, Murakami, le policier et Yusa, l'assassin, jumeaux, siamois même, par l'artifice d'une paire de menottes. Murakami l'espoir, lancé à la recherche de son arme perdue, et Yusa qui a perdu son âme, chien devenu enragé à force d'errance et dont le hurlement final exhale l'insondable désespoir. Image puissante et magnifique de ces deux hommes allongés côte à côte, à bout de force dans les herbes hautes tandis qu'un groupe d'enfants passe près d'eux sans les voir, ignorant tout de cette lutte du bien et du mal. Epiphanie cinématographique que ce plan puissant et beau comme une calligraphie : l'œuvre d'un maître.

Jean-Pierre ANCELE