Ciné 220 - Brétigny-sur-Orge

Le Paltoquet

Michel Deville, France 1986,

DEBAT avec Jean-Pierre Ancèle, vendredi 17 décembre 2010

paltoquetMichel Deville a longtemps gardé sous le coude On a tué pendant l'escale. Que faire en effet d'une intrigue poisseuse, pastiche du roman policier d'avant le polar, saupoudrée d'existentialisme et qui plus est signée du pseudonyme autrichien d'un écrivain français pour le moins confidentiel ?

Et Michel Deville trouve enfin. Il invente deux personnages supplémentaires, un éponyme paltoquet (Michel Piccoli) et une tenancière de bistro vissée derrière son comptoir sans cesse se fardant (Jeanne Moreau) et nous livre son film le plus personnel.

On a tué pendant l'escale devient Le paltoquet. Piccoli larbin-souffre-douleur tout emblousé de gris comme un instituteur de jadis, est en réalité maître de ballet. A peine le saphir de son électrophone a-t-il effleuré la crêpe de vinyle noir que les pantins se mettent en mouvement sur les musiques de Janacek et de Dvorak. Pas de deux et solos rythment alors l'intrigue.

Deville distribue les rôles à la crème du cinéma français des années soixante-dix : Léotard crachant peut-être ici la flamme de son talent, Auteuil tel qu'en lui-même il aurait dû rester, Bohringer (sobre), Piéplu (affichant un génial détachement), le géant Yanne cogiteur négligé, et Fanny Ardant en majesté. C'est la poésie de leur jeu que distille alors cette œuvre singulière (Lars von Trier n'aurait-il pas unpeu lorgné dans cette direction avant de faire Dogville ?). Tout y est fard et décor, entrées et sorties, répliques décalées d'un dialogue qui se moque toute vraisemblance pour le plaisir de se jouer des mots.

Lors, dans la touffeur d'un port colonial à l'incertaine géographie, ce film à l'intrigue anorexique tient on ne sait comment l'équilibre, se balançant aérien comme Melle Lotte dans son hamac.

Si un seul d'entre eux a tué pendant l'escale, chacun des protagonistes s'est toutefois rendu un peu coupable de quelque chose. Le meurtrier passe finalement aux aveux et révèle son mobile: l'ennui, l'ennui pousse-au-crime mêlé à la vacuité du quotidien dans le huis-clos de ces existences sans issue. Le Paltoquet n'est peut-être pas un polar du même jus que ceux de notre saison 2010-2011, mais par cette dimension absurde qui le conduit au bord de l'insondable, il est lui aussi bel et bien noir, très noir. L'énigme est résolue sans difficulté par un commissaire raisonneur et il faut dès lors quitter ce tout petit monde, laisser derrière nous ces figurines de cluedo.

Michel Deville invente à cette fin un tour de passe-passe. Tous les personnages se métamorphosent et le paltoquet souffre-douleur changé soudain en industriel ténébreux quitte les lieux à l'arrière d'une grosse Mercedes. La pirouette nous fait atterrir un tantinet brutalement. Le rideau de fer est retombé sur le café-hangar, le théâtre de pantins se referme.

Dommage... Je serais bien resté un peu dans le hamac de Melle Lotte.

Jean-Pierre ANCELE