Ciné 220 - Brétigny-sur-Orge

Impardonnables

Date : Mardi 20 septembre

Film : IMPARDONNABLES d'André Téchiné

Intervenant(s) : Martin Drouot, scénariste et critique
 

Divers : Avant-scène André Téchiné

Compte-rendu :

Impardonnables est le 20ème film d'André Téchiné, cinéaste acclamé et incompris à la fois. Il a reçu le Prix de la mise en scène à Cannes pour Rendez-vous (1985), des Césars pour Les Roseaux sauvages (1994). Il poursuit son œuvre de film en film se renouvelant tout en gardant une grande cohérence. Pour son nouvel opus, il adapte un roman de Philippe Djan en le transposant dans une ville particulièrement cinématographique, Venise.

Commentaire des spectateurs : le film a beaucoup plu. Pourquoi ? Pour les acteurs, l'image...

La question des acteurs

Le cinéma de Téchiné est un cadeau pour les acteurs qui sont au cœur de sa mise en scène. Les personnages ne sont jamais entièrement positifs, bons : ce sont leurs défauts et leurs failles qui sont porteurs d'émotion. Les premiers films de Téchiné étaient très formalistes. Peu à peu, il s'est approché des acteurs pour révéler quelques actrices (Juliette Binoche, Elodie Bouchez) ou en filmer d'autres comme ils / elles ne l'avaient jamais été. A partir de Hôtel des Amériques, il se met à filmer des acteurs de l'intérieur. C'est avec Deneuve avec qui il a fait à ce jour 6 films qu'il commence cette opération étrange : dé-stariser les stars, les filmer de l'intérieur. Ici, c'est au tour de Carole Bouquet (Judith) qui trouve l'un de ses meilleurs rôles : elle est particulièrement belle dans le film, et pourtant ce n'est pas une femme fatale ; à l'inverse, elle attend un homme qui ne veut plus d'elle.

Un spectateur se demande pourquoi ce titre mystérieux : « Impardonnables ».

C'est un titre qui interpelle. Le mot est dit dans le film quand un personnage parle de violence physique. En réalité, les personnages n'ont de cesse de chercher le pardon : pardon entre Jérémie et Francis, pardon entre le mari et la femme, pardon entre le père et la fille. C'est ce dernier point qui est le centre du film, cette question de la maternité/paternité.

C'est l'histoire d'un père qui n'a pas peut-être été un bon père. Mais quand sa fille disparaît, il choisit d'aider un fils de substitution qui lui rejette sa mère, notamment dans une très belle scène, quand il ne veut pas la toucher alors qu'elle est mourante. Il y a un passage d'un corps à corps qui a lieu ou pas lieu mais qui est difficile : la fille de Francis lui envoie une vidéo d'elle en train de faire l'amour. Elle passe une limite...

Le personnage de Carole Bouquet est à part dans le film. Elle n'a pas eu d'enfants, et elle permet de traiter la question du manque. Elle aurait aimé un enfant, elle a une attitude très maternelle avec la petite fille de son mari par exemple. C'est le personnage le plus droit, qui arrive le mieux à dire les choses finalement. Le film est construit comme un iceberg où les situations laissent deviner une montagne cachée.

La question de Venise, espace, paysage

Le film nous malmène, on ne sait pas où on va, on est perdu dans les ruelles de Venise. L'eau est un élément très présent dans les films de Téchiné et en particulier dans ce film : scènes de filature en bateau, sur une île, scène de mariage comme dans un tableau impressionniste... L'eau c'est à la fois la vie et la mort. Il y a une référence à l'impressionnisme français au cinéma – Jean Grémillon, Jean Renoir ont eux aussi placé l'eau au cœur de leurs films. C'est un élément pictural et métaphysique.

En conséquence, Venise est vue en dehors des cliché : il n'y a pas de beaux monuments, de touristes... C'est une ville d'action. Téchiné montre le revers des images attendues de Venise. On est bien loin du Venise romantique.

Romanesque vs réel

Le film montre que le réel n'existe pas en tant que tel et est peut être moins important que l'image qu'on en a. L'imaginaire est très puissant dans le film : c'est quand même l'histoire d'un écrivain qui fantasme l'infidélité de sa femme... qui finit par arriver parce qu'il l'a provoqué au fond.

Structure et labyrinthe : la mort

Les films de Téchiné prennent la forme d'un labyrinthe. Il y a un effet de boucle : on tourne autour d'un groupe de personnages qui se croisent, se perdent, se retrouvent et tissent des liens inattendues (Francis / Jérémie ou bien Judith / Jérémie). C'est une différence notable avec le roman : Francis était le centre, et s'il est toujours le personnage central, les autres prennent de l'importance dans le scénario. C'est un système de constellation, de film choral qu'affectionne particulièrement Téchiné.

Mais il y a toujours un personnage qui suit un parcours différent : qui va tout droit vers la mort. Ici c'est Ana Maria qui en conséquence réunit les personnages à des moments clefs (à son chevet, à son enterrement). C'est une structure surprenante et originale.

Rythme rapide et couleurs vives

C'est un film très vif, rythmé par les dialogues rapides, le montage enlevé, des ellipses fortes. C'est un film coupant comme ces titres rouges annonçant les saisons qui passent et qui participent à créer un style visuel.

C'est d'ailleurs important dans le récit, ce rôle des couleurs. C'est encore une fois un élément quasi pictural, mais c'est aussi que chacun a sa couleur, comme chacun a une saison. C'est une façon de marquer le temps qui passe, comment les paysages qui changent transforment les personnages. Par exemple, c'est quand il pleut (l'eau, encore !) qu'ont lieu les moments de confrontation, de vraies rencontres.