Ciné 220 - Brétigny-sur-Orge

L'homme a la peau de serpent

Date : Vendredi 16 décembre à 20h30

Thème : Cycle Parler Voir « Des hommes, des femmes, des films »

Film :L'HOMME A LA PEAU DE SERPENT de Sidney Lumet

Intervenant(s) : Jean-Pierre Ancèle

Compte-rendu :

Il pleut tout le temps dans ce trou du Sud. Même si ça semble parfois tomber moins dru, rien ne sèche, ni la chemise de Xavier, ni sa guitare, ni les rancunes et les frustrations des autochtones. Dans cette humidité où ils croupissent, les rêves n'ont aucune chance de se réaliser : la femme du shérif ne sera jamais un grand peintre, le garçon évadé ne sera jamais libre, Carol ne trouvera jamais l'amour, Jabe Torrance ne sera jamais aimé de sa femme, la confiserie n'ouvrira jamais et Orphée ne sauvera pas Eurydice.

Et jamais nous ne pénétrerons le visage de Xavier. Ténébreux, toujours sur le départ, accroché à sa guitare iconoclaste griffée des signatures des plus grands bluesmen noirs de Sud lyncheur, il faudra l'éliminer ; le shérif et ses sbires s'en chargeront. Jalousie, haine, violence, frustration, c'est le Sud de toujours, grotesque et effrayant, celui de Tennessee Williams, de Faulkner, de Flannery O'Connor, exsangue et pourrissant.

Ah voir Brando encore et encore! Qu'il s'appelle Xavier, Stanley ou Terry Malloy. L'entendre brandoner une réplique, transformer la moindre d'entre elles en un monologue dont on ne sait s'il est intérieur ou s'il s'adresse à nous. Et d'ailleurs qu'importe ? Il y a du génie, là sur l'écran. L'homme à la peau de serpent n'est peut-être pas aussi réussi qu'Un Tramway nommé Désir, et encore, cela reste à voir. Plus théâtral encore que celui de Kazan, le film ne connut pas le même succès, certes, mais Lumet le New Yorkais s'installe un instant avec bonheur dans cet univers qui n'est pas le sien. Pas question surtout de gommer la patte de Tennessee Williams. L'Est et le Sud se réconcilient pour servir l'œuvre. Quel privilège alors, en plus de celui susdit, que de pouvoir suivre la descente aux Enfers saupoudrés de vaudou de ce couple si improbable, Brando le vent et Magnani le feu, de les voir d'abord si étonnés de se trouver, puis lutter sous la pluie contre les poisseuses et perverses Ménades d'un Mississippi impitoyable. Pour Orphée et Eurydice pris au piège de leur amour rebelle le combat est certes perdu d'avance ; nul ne revient des Ténèbres, ou alors jamais indemne, et la mort fait résonner son écho lointain dès les premières minutes du film.

Le jeu de tous les acteurs est magistral dans ce film noir parmi les plus noirs du cinéma, et l'accord génial entre Brando plus 'méthodiste' que jamais et Anna Magnani tirant de son accent des vibrations qui confèrent à la langue de Williams des accords subtils que souligne son masque tragique nous a tous fascinés ce soir.

JP ANCELE