Ciné 220 - Brétigny-sur-Orge

L'homme qui aimait les femmes

Date : Vendredi 21 octobre à 20h30

Thème : Cycle Parler Voir « des hommes, des femmes, des films »

Film :  L'HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES de François Truffaut

Intervenant(s) : Jean-Pierre Ancèle

Compte-rendu :

Truffaut raconte Truffaut. Ce n'est pas la première fois, L'homme qui aimait les femmes est son vingt-et-unième film et si tous ne sont pas inspirés directement de sa vie, celui-ci occupe une place de choix parmi ses films autobiographiques. C'est l'histoire d'un homme qui (c'est son droit, après tout) « ne tolère pas la compagnie des hommes après dix-huit heures ». La compagnie qu'il lui faut à cet homme-là, c'est celle des petites pommes ou des grandes tiges. Il les aime comme un poisson aime l'eau, un bourdon les fleurs. C'est une évidence et tout le monde l'accepte dans la salle. Aucun(e) spectateur(trice) n' a de reproche à lui adresser quand on rallume. Menteur, parfois oui, mais son éditrice (Brigitte Fossey) ne lui ment-elle pas lorsqu'elle lui affirme que son manuscrit a fait l'unanimité? Appuyant trop ses regards, certes, mais pourquoi tant de femmes autour de lui portent-elles des lunettes ? Il aime tellement les femmes ce Bertrand Morane, regardez-le, il n'a d'yeux que pour les admirer, de jambes que pour les suivre, de voix que pour leur parler d'elles. Pourquoi les aime-t-il tant d'ailleurs ? Souffre-t-il encore de la blessure infligée par cette mère (mère de Morane, mère de Doinel, mère de Truffaut) qui ne l'aimait pas ? Truffaut toujours derrière son personnage, toujours présent, en caméo pendant le générique d'ouverture, et en correspondant téléphonique de Bertrand.

Le choix de Charles Denner, l'acteur le plus élégant de sa génération, un des plus discrets aussi, tient presque du génie. Quelle femme, on se le demande, se refuserait-elle à cet homme qui jamais ne les harcèle, ne les brusque, ni surtout (horreur !) ne les drague ? Quelle femme ne s'offrirait-elle pas à la caresse de sa voix (version masculine de celle de Delphine Seyrig (inoubliable Fabienne Tabard de Baisers volés) ou à celles de ses mains ?

Truffaut homme à femmes peint un Truffaut idéal, séducteur parfait de ces femmes aujourd'hui peut-être disparues, emportées par les années soixante-dix et que Bertrand Morane ne tenterait plus de séduire.

Plus important peut-être, sous les dehors d'un film, L'homme qui aimait les femmes est une œuvre littéraire. Rarement dialogues ont été aussi écrits, et plus que le séducteur ou l'homme blessé, c'est Morane l'écrivain qui intéresse Truffaut. Petit à petit en rédigeant son roman sous prétexte d'abord de ne pas perdre toute ces femmes qu'il a connues, Morane précisément les abandonne et se métamorphose. Séducteur, il jouait une partie à deux, écrivain, il se retrouve seul aux commandes et insensiblement, d'abord à son insu, il se détache des femmes puis découvre la toute puissance de l'artiste qui peut transformer la réalité et changer à sa guise une robe rouge en une robe bleue. Ainsi donc changer le monde par le biais de l'écriture se révèle plus excitant que séduire les femmes. Mais le prix à payer ne se fait pas attendre : le roman nait, Bertrand meurt.

Comme au théâtre d'antan, la comédie se termine par un ballet, celui qui ouvrait le film, la chorégraphie impeccable des jambes des femmes qu'il a aimées et qui viennent une dernière fois les lui offrir.

L'homme qui aimait les femmes n'est pas empreint de la légèreté de la brise qui fait danser les robes d'été sur les jambes des femmes. La mort s'annonce dès la visite de son éditrice à Montpellier, mais Truffaut sait en faire une mort douce, et Bertrand aura accompli tous ses rêves, écrit son roman et finalement retrouvé (presque) toutes les femmes qu'il aimait.

Si tous les films de Truffaut ne se revoient pas avec le même plaisir, L'homme qui aimait les femmes exerça ce soir sue la salle son charme délicieusement envoûtant.

JP ANCELE