Ciné 220 - Brétigny-sur-Orge

Sofia

Sofia, 20 ans, vit avec ses parents à Casablanca. Suite à un déni de grossesse, elle se retrouve dans l’illégalité en accouchant d’un bébé hors mariage. L’hôpital lui laisse 24h pour fournir les papiers du père de l’enfant avant d’alerter les autorités…
De Meryem Benm’Barek, avec Maha Alemi, Lubna Azabal, Sarah Perles…
France – Drame – 1h20 – 2018
Prix du meilleur scénario, Un Certain regard, Festival de Cannes 2018
Les séquences attendues (découverte du pot aux roses par les parents, rapatriement honteux chez la bonne, confrontation du père de l’enfant, pot-de-vin aux flics pour se tirer d’affaire) dessinent en quelques traits une hiérarchie sociale hyper étagée et statique. Celle-ci s’exprime par des marqueurs fins, l’utilisation d’un français mal maîtrisé par l’héroïne, son port de la djellaba (et non de vêtements occidentaux, comme sa cousine), la rencontre du père de l’enfant dans un call center. A Casablanca se concentrent toutes les strates de la société marocaine, jeunes venus trouver un boulot, classes aisées en contact continu avec la France, et ces détails font se lever en arrière-plan une image du pays et de son histoire, sa relation mal digérée avec ses anciens colonisateurs, sans que jamais l’essentiel ne soit parasité.
Le drame familial pourrait se poursuive dans les règles, mais non, le film décide alors de virer de bord, le secret en son cœur, et que l’on devine avant qu’il ne s’évente, activant des mécanismes de domination en cascade pour tendre à la dénonciation sociologique. Le geste a parfois quelque chose d’un peu mécanique et prévisible, qui se concentre essentiellement dans la manière dont est vécu ce petit drame par la branche la plus occidentalisée de la famille, celle-ci faisant sans doute office de passeur auprès des spectateurs étrangers du film (qui n’en avaient pas besoin). Mais ce deuxième moment donne remarquablement corps à une idée qu’avait exprimée Leïla Slimani dans le livre de témoignages qu’elle a publié l’an passé, Sexe et mensonges, consacré à la vie sexuelle au Maroc. «Il faut mesurer, expliquait-elle, à quel point il est difficile, dans un pays comme le Maroc, de sortir du cadre, d’adopter un comportement considéré comme marginal. La société marocaine est tout entière basée sur la notion de dépendance au groupe. Et le groupe est perçu par l’individu à la fois comme une fatalité, dont il ne peut se départir, et comme une chance, puisqu’il peut toujours compter sur une forme de solidarité grégaire.» Cette relation profondément ambiguë, inextricable nœud d’hypocrisie encouragé et maintenu par le système patriarcal, Sofia l’a pleinement intégrée. La voir l’épouser avec une telle assurance, sans hésiter à faire au passage une victime collatérale, décrit une violence sociale faisant jeu égal avec les violences sexistes.
Meryem Benm’Barek réalise, en suivant le parcours de son héroïne enceinte et non mariée, un instantané de la société marocaine dans un film sobre, reflet de la violence sociale.

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